Pourquoi vous comprenez tout à vos émotions, et vous débordez quand même

Un proche vous appelle, pas bien du tout... En quelques minutes, vous arrivez à trouver les mots justes, vous l'aidez à prendre du recul car vous voyez clair dans sa situation... Ce proche raccroche, apaisé. Vous êtes de bon conseil, et sûrement de bonne écoute...
Pourtant, le lendemain, c'est vous qui vivez le même genre de situation. Et là... ça ne marche plus pareil. Toute votre clarté d'esprit, votre objectivité, votre lucidité et vos bons conseils se sont évanouis. Vous savez ce qu'il faudrait faire... semble-t-il... Mais savoir ne suffit pas, ça déborde quand même.
Sachez que vous n'êtes ni hypocrite, ni faible, ni incohérent. Votre cerveau joue simplement dans deux ligues différentes selon qu'il s'agit des autres ou de vous. Et ça, ça peut s'améliorer.
On ne lit pas l'étiquette quand on est dans le bocal
L'image est un peu bête, mais elle est juste. Quand le problème est celui d'un autre, vous êtes à l'extérieur du bocal, vous êtes objectif. Vous voyez l'ensemble, vous gardez de la distance, votre raisonnement fonctionne. Quand le problème est le vôtre, vous êtes dans le bocal. Trop dedans pour "lire l'étiquette", vous êtes pris par des émotions qui occupent la place, dans votre esprit, de certains raisonnements, réflexions et solutions... Vous êtes englué dans un état d'hypnose que vous ne désirez pas.
Ce n'est pas qu'une métaphore. Les recherches d'Ethan Kross et de son équipe ont mis en évidence un mécanisme concret : la façon dont on se parle à soi-même change la manière dont le cerveau traite l'émotion. Dans leurs études, en mesurant l'activité cérébrale, les chercheurs ont observé que se parler à la troisième personne, en utilisant son prénom plutôt que « je », réduit la réactivité émotionnelle face à des souvenirs ou des images pénibles. Et cela sans mobiliser davantage d'effort de contrôle mental.
Autrement dit, un peu de distance vis-à-vis de soi, créée par un simple changement de langage, apaise réellement.
C'est pour ça que vous êtes si bon avec les autres : la distance, avec eux, vous l'avez d'emblée.
Le mensonge que notre culture répète
Il y a une croyance tenace : « comprends ton problème, et il disparaîtra ». C'est séduisant mais c'est souvent faux.
Vous savez peut-être parfaitement que votre inquiétude est disproportionnée. Est-ce que ça la fait disparaître ? Non. Vous savez très bien pourquoi telle situation vous angoisse. L'angoisse s'en va-t-elle pour autant ? Rarement...
Comprendre est la première marche. Une étape indispensable qu'il ne faut pas négliger. Mais il y a tout un escalier au-dessus. Et il existe un piège, subtil : à force d'analyser, on croit avancer alors qu'on tourne en rond dans des hypothèses qui parfois se renforcent. On appelle parfois ça "ruminer avec un vocabulaire de thérapeute". Vous décortiquez, vous cherchez la cause, encore et encore, et cette analyse devient une façon très sophistiquée d'éviter de ressentir, et d'agir...
Alors oui, c'est peut-être (même sûrement !) à cause de votre mère ou du harcèlement que vous avez vécu à l'école mais la différence entre comprendre et changer, c'est la différence entre lire un manuel de natation et se mettre à l'eau. Devinez qui apprend à nager ?
Trois leviers concrets
Puisque comprendre ne suffit pas, voici ce qui aide vraiment, à partir de ce qu'on vient de voir.
Se mettre à distance de soi. La prochaine fois que ça monte, essayez de vous parler comme vous parleriez à un ami : on, [votre prénom], qu'est-ce qui se passe là, et de quoi as-tu besoin ? » Cela paraît étrange. C'est précisément le mécanisme validé par les travaux de Kross et de son équipe, et ça remet un peu de recul là où vous étiez noyé.
Écrire son problème comme s'il était celui d'un autre. « Une amie vit ceci... » Votre cerveau bascule alors en mode conseil, ce mode où vous êtes si lucide. Vous récupérez l'accès à votre propre intelligence de la situation.
Passer de l'analyse à un pas concret. Après avoir compris, posez-vous non pas « pourquoi je ressens ça » pour la dixième fois, mais « quel est le petit geste que je peux faire maintenant », que ce soit pour répondre à un besoin ou changer son état d'esprit (un automatisme de pensée ou émotionnel). L'émotion ne se dissout pas dans l'analyse. Elle se transforme dans l'expérience et l'action.
Là où un accompagnement change les choses
Tout cela, vous pouvez commencer à le faire seul, et je vous y encourage. Mais il y a une limite structurelle à avancer soi-même de ce dont on souffre : on reste dans son propre bocal. Un accompagnement, ce n'est pas quelqu'un qui vous explique ce que vous ne comprenez pas. La plupart du temps, vous comprenez déjà très bien. Être accompagné, c'est avoir avec soi quelqu'un qui vous tient la distance quand vous n'y arrivez pas seul, et qui transforme la compréhension en changement, étape par étape.
C'est exactement ce que je cherche à faire en séance, et ce que structure la Méthode C.A.P. : ne pas s'arrêter au « j'ai compris », mais aller jusqu'au « je vis autrement », grâce à la mise en acte de différentes choses.
Vous n'êtes pas un escroc ou défaillant parce que vos supers conseils ne marchent pas sur vous. Vous êtes juste humain... et les humains y voient clair pour les autres et flou pour eux-mêmes. La bonne nouvelle, c'est que ce flou-là s'apprivoise.
Pour aller plus loin : La Méthode C.A.P. | Hypnose et gestion de l'anxiété | Pourquoi l'anxiété persiste
Cédric Nedellec est hypnothérapeute à Nice (cabinet au 10 rue Cronstadt et téléconsultations) depuis l'ouverture de son premier cabinet en 2017. Formé à l'hypnose ericksonienne et aux thérapies brèves, avec un parcours universitaire en psychologie, il est l'auteur de « Mon Guide Pratique des Émotions » et le concepteur de la Méthode C.A.P.
Référence : Moser J.S., Dougherty A., Mattson W.I. et coll. (2017), Third-person self-talk facilitates emotion regulation without engaging cognitive control: Converging evidence from ERP and fMRI, Scientific Reports, 7, 4519. Kross E. et coll. (2014), Self-talk as a regulatory mechanism, Journal of Personality and Social Psychology.
FAQ
Q1 : Pourquoi est-ce que je conseille bien les autres mais pas moi-même ?
R1 : Parce que face aux problèmes des autres, vous avez naturellement de la distance, alors que face aux vôtres vous êtes trop impliqué pour voir clair. Les recherches d'Ethan Kross montrent que recréer volontairement cette distance, par exemple en se parlant à la troisième personne avec son prénom, réduit la réactivité émotionnelle et restaure la lucidité.
Q2 : Si je comprends mes émotions, pourquoi est-ce que je n'arrive pas à changer ?
R2 : Parce que comprendre n'est que la première étape. L'analyse répétée peut même devenir une façon d'éviter de ressentir et d'agir. Le changement vient quand la compréhension se prolonge en expériences concrètes et en petits pas, idéalement avec un accompagnement qui vous aide à garder la distance et à passer à l'action.


